Ce matin, réveil tranquille pour un départ vers 9h30, direction Vallorbe pour le passage de frontière. Le plein est fait, les bagages vite chargés et en route pour l’Aventure…
Petit bouchon à la douane, les fonctionnaires sont vigilants avec tous ces Suisses qui ont congé et qui vont se ravitailler chez nos voisins français. Il s’agit de ne pas rater les contrevenants. Étonnamment, les douaniers français font aussi du zèle et, chose assez rare, contrôlent les voitures qui entrent en France. D’où le petit bouchon… Qu’à cela ne tienne, nous sommes en règle et pouvons passer sans encombre…
Biiiip… Juste après nous être engagé sur la voie rapide aux Hôpitaux Neufs, la voiture se rappelle à notre bon souvenir : vous partez en vacances, il faut me mettre de l’huile, nous crie-t-elle énervée. À croire qu’elle ne supporte pas les routes étrangères, chaque fois que nous sortons de la Suisse, le niveau d’huile tend vers zéro… Depuis le temps, je devrais le savoir et anticiper… Qui n’a pas de tête, a des jambes… La sortie suivante nous permet de traverser Metabief, où nous ne trouvons pas de quoi contenter la récalcitrante, donc retour sur les Hôpitaux Neufs et c’est derrière une gigantesque queue d’acheteurs compulsifs que je me retrouve, avec mon huile, à attendre le droit de payer… Heureusement qu’en France, les chèques ont disparu, je serais encore en train d’attendre…
Le niveau d’huile complété, l’incident est clos et nous voilà reparti sur les petites départementales en direction d’Arc et Senans, notre première étape.
les Salines Royales d’Arc et Senans, cela faisait longtemps que Chantal voulait y jeter un œil. Comme le site se trouve entre nous et la Bourgogne, j’ai trouvé que c’était une excellente occasion de s’y arrêter.

Construite entre 1775 et 1779, voulue par le roi Louis XV et conçue par l’architecte visionnaire Claude-Nicolas Ledoux, la manufacture a produit du sel jusqu’en 1895 avant d’être fermée, remplacée par d’autres usines aux techniques plus modernes et efficaces. Le site a été ensuite totalement abandonné, pillé et même partiellement incendié en 1918. Le département du Doubs l’a racheté en 1927 pour, après trois campagnes de rénovation, la dernière finissant en 1996, en faire un lieu de visite et d’activités culturelles. On y trouve des expositions permanentes, notamment un musée montrant les œuvres et projets de Ledoux, ou éphémères, et il s’y passe régulièrement des événements ponctuels, des concerts par exemple. On peut même y organiser ses propres fêtes privées. Envoyer des cartons d’invitations pour un mariage aux Salines Royales, le comble du luxe, non ?


Mais, à la base, le lieu servait donc à la production du sel. Le sel était extrait d’une eau salée puisée dans le sous-sol de la région de Salin. L’eau était amenée par un « saumoduc » de 20 kilomètres de long, tuyau formé par des troncs percés en leur centre, assemblés les uns aux autres et enterrés pour empêcher les vols, jusque sous un très long édifice en bois, appelé bâtiment de graduation. On pompait ensuite l’eau en haut de ce bâtiment et on la faisait s’écouler dans des entassements de fagots de bois, favorisant une certaine évaporation et donc une certaine concentration en sel. Cette saumure était ensuite amenée sur de grandes plaques en fer, genre immenses casseroles peu profondes, sous lesquelles on faisait du feu. L’eau en s’évaporant complètement, laissait place au sel qui était récolté et conditionné pour le transport et la vente.
Le lieu d’Arc et Senans a été choisi principalement pour sa proximité avec Salins-les-Bains, qui produisait déjà du sel mais en quantité insuffisante et qui ne pouvait plus s’étendre, pour sa proximité avec un immense domaine forestier, source « inépuisable » de combustible et enfin, pour sa proximité avec la Suisse, grand client pour le sel, servant principalement à la production et à la conservation de son fromage.

Ledoux a conçu son site de production de façon à pouvoir héberger la quasi-totalité des ouvriers et des cadres sur place. Le projet de base était un cercle formé des maisons des employés ainsi que des divers ateliers nécessaires à l’entretien des ateliers de production. Sur le diamètre, au centre du cercle, devaient se trouver les deux ateliers de production entourant la maison du directeur. Seuls un demi-cercle, les bâtiments de production et la maison du directeur seront réalisés. Derrière les maisons sur l’arc de cercle, se trouvaient des jardins potagers, aujourd’hui transformés en jardins d’agréments à thèmes, créés par des écoles et des artistes, tous différents les uns des autres. Ils se visitent, la plupart sont très beaux et originaux.


Le bâtiment dans lequel se trouve l’exposition concernant Ledoux, est magnifiquement rénové. Alliant structure ancienne et aménagement moderne, on s’y ferait volontiers un petit loft… Les maquettes présentées montrent la « folie » et la « modernité », voir l’avant-gardiste, de cet architecte. Il a aussi été le responsable du projet du « murage » de la ville de Paris, le Mur des Fermiers Généraux, permettant de mieux contrôler le commerce et ainsi le prélèvement des impôts. Il s’est occupé de concevoir et de faire construire les « portes de passage », dont la Rotonde de la Villette, place de la Bataille-de-Stalingrad, dans le 19e arrondissement, est l’une des dernières encore visible. Cette « barrière fiscale » a été très mal perçues par le peuple à l’époque, et a suscité l’alexandrin anonyme : le mur murant Paris, rendit Paris murmurant… c’est joli non ? Bref, cela vaut vraiment la peine de visiter le musée, même si l’on n’est pas architecte. Un petit film retraçant la vie et l’œuvre de Ledoux, est aussi très instructif pour comprendre les tenants et aboutissants de cette époque, pas si lointaine de nous.




L’atelier de production se trouvant sur le même côté, plus ou moins en face du musée Ledoux, est un fantastique volume. Il a été totalement vidé du sol au plafond. Cela donne une immense salle magnifique dans laquelle se trouvent actuellement diverses expositions, que je crois temporaires. Mais rien que le bâtiment vaut la peine. Malheureusement, « l’appareil de production du sel » n’est plus visible, mais on peut tout de même se faire une petite idée de la grandeur des cuves et de la chaleur qui devait régner là-dedans. Cela devait être dantesque…


La maison du directeur, du moins son hall d’entrée, avec son escalier central, vaut aussi le coup-d ‘œil. Une exposition sur le sel au rez-de-chaussée, est aussi très instructive et intéressante.


Du coup, on a passé deux-trois heures à tourner sur le site, pause désaltérante comprise, sans nous ennuyer un seul instant. En plus, il faisait assez frais dans les bâtiments, la température extérieure dépassant allégrement les 30 degrés, c’était une bonne excuse pour s’y cacher.

Toute bonne chose ayant une fin, nous avons récupéré la voiture, en plein soleil, et zou, par les petites routes toujours, direction Saulon-la-Rue, où nous attendent notre hôtel et surtout sa piscine…



Post Scriptum 1 :
certains de mes très, très lointains ancêtres étaient marchands de sel à leur époque. Sachant l’importance stratégique du sel en tant que monnaie d’échange, je cherche toujours celui qui a dilapidé l’héritage d’un métier qui rapportait gros…
Post Scriptum 2 :
Les soldats et les officiers de la Rome antique recevaient une certaine quantité de sel pour les services rendus, bien avant que ce moyen de paiement soit remplacé par de l’argent, le salaire, salarium en latin ou ration de sel…
